Intimité monétisée : quand les sportifs vendent l’accès à eux-mêmes

football féminin

Quand les sportifs vendent l’accès à leur intimité

Il y a quelque chose d’étonnant, presque vertigineux, dans la manière dont une nouvelle génération de sportifs – pourtant déjà reconnus, admirés, parfois riches – choisit aujourd’hui de monétiser un accès plus personnel à ce qu’ils sont.

Nous avons ainsi appris il y a quelques jours que la légende du skate féminin la brésilienne Leticia Bufoni avait rejoint la plateforme OnlyFans. Ce qui hier appartenait aux coulisses du vestiaire ou au silence d’une chambre d’hôtel devient un produit éditorial, un flux d’images, un récit marchand. À première vue, on serait tenté d’y voir une rupture : l’intime, territoire protégé, deviendrait marchand. Mais pour comprendre ce qui se joue, il faut d’abord rappeler ce qu’est l’intimité au sens strict : non pas ce qu’on montre en confiance, mais ce qui demeure à l’intérieur, inpartageable, irréductible, ce qui résiste au regard.


Ce que l’intimité représente vraiment

Dans nos sociétés, ce noyau intime constitue un refuge. Winnicott y voyait le lieu du vrai-self, Anzieu une enveloppe protectrice, les neurosciences un espace où le cerveau digère ses émotions et construit son sentiment de continuité. L’intimité n’est pas censée se vendre. Elle est ce qui échappe au marché, ce qui ne négocie pas sa valeur.


L’extimité, nouvelle scène des sportifs

Pourtant, le paysage sportif contemporain brouille les repères. Depuis une quinzaine d’années, une autre dynamique s’est imposée : l’extimité, cette exposition volontaire de fragments choisis de soi, soigneusement mis en scène pour créer du lien, fidéliser une audience, nourrir un récit. Là où l’intimité est retrait, l’extimité est adresse. Elle est le geste de porter quelque chose de soi vers l’extérieur, non pour se livrer, mais pour être reconnu. Les sportifs d’aujourd’hui évoluent dans un environnement où leur image, leur quotidien, leur émotion, leur “proximité perçue” ont acquis une valeur marchande. Ce n’est pas l’intime qu’ils vendent, mais l’illusion d’un intime – un accès scénarisé, calibré, pensé comme un contenu parmi d’autres.


Pourquoi monétiser quand on a déjà tout ?

Pourquoi le font-ils, alors même qu’ils ont déjà la reconnaissance du sport, la notoriété publique, les contrats, l’argent ? Parce que l’économie de la visibilité dans laquelle ils grandissent redéfinit ce qu’est une carrière sportive. Un sportif n’est plus seulement un athlète : il devient un écosystème médiatique, un ruban narratif, une marque qui doit nourrir son flux d’existence. Les sponsors attendent de l’engagement, les plateformes exigent de la régularité, les fans désirent de la proximité, et l’algorithme punit l’absence. Dans ce contexte, ne pas utiliser sa visibilité revient à laisser une ressource dormante, à manquer une opportunité, à “laisser de la valeur sur la table”.


Une logique intégrée, pas une volonté consciente

Il faut l’écrire clairement : la génération sportive actuelle ne se dit jamais “je dois monétiser mon intimité”. Mais elle évolue dans un système où la transformation de soi en capital économique ou symbolique devient une évidence implicite. C’est une logique intégrée, pas une décision consciente. Le sportif est socialisé dans un monde où son talent n’est plus sa seule richesse. Son image, son récit, son quotidien, ses émotions, ses coulisses font partie du même portefeuille d’actifs. Ne pas les exploiter n’apparaît pas comme une préservation de l’intime, mais comme un manque à gagner.


Se protéger… ou se perdre ?

Psychiquement, cela produit une forme de rationalisation : “Je ne vends pas ce que je suis, je vends un accès, une version, une expérience.” Pour tenir, l’athlète construit des frontières internes : le personnage public d’un côté, le noyau intime de l’autre. Il se protège en se racontant qu’il ne vend qu’une fiction, un rôle, un montage. C’est un mécanisme qui ressemble à celui observé dans d’autres marchés du corps : la mise à distance, la dissociation douce, la fabrication d’un masque opératoire qui protège ce qui ne doit pas être touché.

Mais il faut être honnête : si cette mise en scène protège, elle fragilise aussi. À force d’exister dans la lumière du regard extérieur, à force de produire une version de soi consommable, le sportif risque de perdre le fil de ce qui ne se montre pas. L’extimité répétée installe une dépendance subtile : l’estime de soi commence à osciller au rythme des abonnements, des likes ou des revenus. Le privé devient une zone négociable, et la frontière entre ce que l’on donne et ce que l’on garde s’effrite lentement.


Une jeunesse sans silence, sans coulisses, sans dedans

C’est ici que l’on retrouve les jeunes, ceux qui grandissent dans ce régime. La jeunesse d’aujourd’hui n’a pas perdu l’intimité ; elle en a moins l’opportunité. Le silence a reculé. L’ennui s’est raréfié. Le dedans a moins de temps pour se consolider. La construction identitaire devient alors plus réactive que réflexive, plus dépendante des signaux sociaux que de l’exploration intérieure. L’extériorité culturelle dominante – visibilité, transparence, performance – façonne l’esprit : elle installe l’idée que ce qui ne se montre pas n’existe pas vraiment. Les sportifs ne sont que la version amplifiée d’un mouvement bien plus large.


Ce qui change vraiment : l’échelle, l’intensité, la continuité

La mise en scène du corps des athlètes n’est pas nouvelle ; les magazines, les calendriers, la publicité utilisaient déjà les corps comme vecteurs symboliques. Ce qui change aujourd’hui n’est pas l’existence du phénomène, mais son échelle, son intensité, sa monétisation directe et la continuité entre vie privée et exposition publique. On n’est plus dans un dispositif médiatique ponctuel : on est dans un système où le sportif devient producteur permanent de lui-même.


Une société où l’intime devient capital

Alors, qu’est-ce que cela dit de notre société ? Peut-être ceci : l’intimité n’est plus pensée comme un sanctuaire, mais comme un capital. L’accès à soi devient un service premium. La transparence est présentée comme une vertu. Le silence devient presque suspect. Et l’idée même d’avoir une partie de soi qui ne se montre pas ressemble à une résistance.


Conclusion : garder un espace qui ne se vend pas

Jouer des rôles n’est pas un problème, au contraire. C’est même signe de bonne santé psychique : on n’est pas le même avec ses parents, ses enfants, ses amis, sur un terrain de sport ou dans une réunion de travail, et heureusement. L’identité se construit aussi dans cette capacité à passer d’un rôle à l’autre, à s’adapter aux situations sans se coincer dans un seul personnage. Le vrai danger ne vient pas du fait de jouer, mais du moment où il n’y a plus de coulisses, plus de “hors-scène”, plus de moments où l’on peut poser le costume.

Car rester en scène en permanence demande un contrôle de soi continu : surveiller son image, ses mots, ses réactions, ses émotions. Cette hypervigilance pèse lourd sur le cerveau. Avec le temps, cette surcharge cognitive finit par user le mental. Et pour un sportif, cette fatigue ne reste pas seulement dans la tête : elle s’ajoute à l’effort physique, accélère l’épuisement du corps, perturbe les automatismes et ralentit la récupération. Le corps finit par payer le prix d’un esprit qui n’a jamais le droit de se relâcher.

C’est là que l’intimité retrouve tout son sens. L’enjeu, aujourd’hui, ce n’est pas de se couper du monde, mais de conserver un endroit en soi qui ne dépende ni de la performance, ni de ce qu’on montre, ni du regard des autres. Garder un espace qui ne se vend pas et ne s’expose pas, c’est refuser que le rôle prenne toute la place. C’est se réserver un lieu intérieur depuis lequel on peut, parfois, descendre de scène, respirer, et se retrouver vraiment. L’intimité, dans ce monde saturé de regards, n’est plus seulement ce que l’on garde pour soi : c’est ce qui, silencieusement, continue de nous garder nous-mêmes.

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